30 juin 1826. La Dauphine, une tente, un cheval et cinq chariots

Portrait de Marie-Thérèse de France, duchesse d'Angoulême
par Robert Lefèvre, premier quart du XIXème siècle
Une prairie, une tente, un signal
Il est deux heures de l'après-midi, ce vendredi 30 juin 1826, aux abords de Saint-Étienne. Une tente a été dressée avec soin dans une prairie que sépare la grande route d'un chantier encore inachevé. Sous cette tente, Beaunier, inspecteur divisionnaire des mines et directeur de la Compagnie du chemin de fer de Saint-Étienne à la Loire, attend une visiteuse de marque.
Marie-Thérèse de France, duchesse d'Angoulême et Dauphine de France, fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette, vient d'arriver à Saint-Étienne depuis Vichy. Elle a déjà descendu dans une mine, visité les hauts-fourneaux, inspecté les manufactures. A deux heures, elle fait arrêter ses équipages près du chemin de fer. Elle traverse à pied la prairie.
Ce qu'elle va voir n'existe nulle part ailleurs en France.
Sept cents mètres de rails posés. Rien de plus.
Le chemin de fer de Saint-Étienne à la Loire est loin d'être terminé. Les assemblées d'actionnaires ont annoncé une ouverture pour le début de l'année 1827. Ce jour-là, seuls 700 à 800 mètres de voie sont opérationnels. Mais Beaunier a préparé la démonstration.
A un signal donné, cinq chariots ornés de drapeaux blancs, portant chacun 2 000 kilogrammes de houille, s'ébranlent. Montés par les employés de la Compagnie qui font retentir le cri de "Vive Mme la Dauphine !", ils sont tractés par un seul cheval. "Les premiers qu'on ait encore vus en France rouler sur un chemin de fer", écrira le Moniteur Universel le 10 juillet 1826.
Dix tonnes de charbon. Un cheval. Le public acclame.

Le Mercure Ségusien, 6 juillet 1826.
Le journal stéphanois publie le compte rendu de la visite une semaine après l'événement.
Archives municipales de Saint-Étienne.
Ce que trois journaux racontent
La Dauphine pose de nombreuses questions à Beaunier. Elle félicite le directeur "sur l'heureuse réussite des travaux qu'il dirige." En se retirant, note le Mercure Ségusien, "Madame la Dauphine a daigné exprimer sa satisfaction à MM. les actionnaires et au directeur de la compagnie."
Au moins trois journaux relatent la visite dans les jours qui suivent : le Mercure Ségusien le 6 juillet, le Moniteur Universel les 7 et 10 juillet, La Quotidienne le 8 juillet. Leurs récits convergent sur l'essentiel : une démonstration réussie, une princesse qui s'y intéresse sincèrement, un public nombreux. Sur un point, les sources divergent discrètement : l'une d'elles suggère que la Dauphine serait montée dans un chariot. Aucune autre ne le confirme. Le Moniteur Universel, qui détaille pourtant longuement la visite dans son édition du 10 juillet, indique seulement qu'elle a "traversé à pied la prairie" et "présidait au premier essai." Ce point reste ouvert.

La Quotidienne, 8 juillet 1826.
L'un des trois journaux à relater la démonstration du 30 juin.
Bibliothèque nationale de France.
Une répétition générale, pas une inauguration
Cette visite du 30 juin 1826 n'inaugure rien au sens strict. Aucun service commercial ne commence ce jour-là. Il n'y a pas de cérémonie officielle. Il y a une démonstration technique, avec les moyens du bord, devant une personnalité royale qui s'y intéresse sincèrement et dont l'approbation, dans le contexte politique de la Restauration, compte.
Beaunier le formulera lui-même, dans une lettre datée du 19 février 1828 : "J'étais assez heureux pour offrir à Madame la Dauphine le spectacle entièrement nouveau pour la France de chariots mis en mouvement sur un chemin de fer, d'utilité générale. À une autre année de date, jour pour jour, cette utilité commençait à être satisfaite par la mise en exploitation de l'entreprise."
Un an plus tard, jour pour jour. Le 30 juin 1827, les premiers chariots chargés de houille partaient vers la Loire sur la totalité de la ligne. La première ligne de chemin de fer de France et d'Europe continentale entrait en service commercial.
Ce que cela dit de Beaunier
Ce que Beaunier a réussi à faire ce jour-là n'est pas anodin. Convaincre la fille de Louis XVI, peu portée sur la mondanité selon ses contemporains, de traverser à pied une prairie pour s'arrêter sous une tente et observer cinq chariots de charbon tractés par un cheval, et d'y trouver matière à des questions intéressantes et à une satisfaction exprimée publiquement, c'est un coup politique autant que technique.
L'approbation royale, dans la France de Charles X, peut influer sur les décisions administratives à venir. La concession de la ligne de Saint-Étienne à Lyon vient tout juste d'être attribuée à Marc Seguin, par une ordonnance royale du 7 juin 1826. Tout reste à construire, à organiser, à valider administrativement. Beaunier le sait : l'exemple de sa propre ligne, sous le regard d'une princesse satisfaite, ne peut que servir la cause du chemin de fer en général.

Louis-Antoine Beaunier (1779-1835),
directeur de la Compagnie du chemin de fer de Saint-Étienne à la Loire,
ingénieur des mines et fondateur de l'école de mineurs de Saint-Étienne.
Le 30 juin 1826 n'est pas l'ouverture de la première ligne de chemin de fer de France et d'Europe continentale. C'est le jour où Beaunier a prouvé, devant la fille de Louis XVI et un public nombreux, que cette ligne existait déjà dans les faits. Il ne restait qu'à la finir.
Olivier Rousseau
Directeur de L'Aventure du Train