22 août 1827. Une comtesse d'Empire sur la première ligne

Élisabeth Françoise Dillon, dite Fanny, comtesse Bertrand (1785-1836).
Miniature de Hallier, début XIXème siècle
Collection : musée Bertrand
Un mercredi d'août
Mercredi 22 août 1827. Une femme de quarante-deux ans monte dans un char à la tête de ligne du Pont-de-l'Âne, aux marges orientales de Saint-Étienne. Elle descend un peu plus de dix-huit kilomètres jusqu'au port d'Andrézieux, puis prend la route de Montbrison, alors préfecture du département.
La première ligne de chemin de fer de France et d'Europe continentale est ouverte à l'exploitation commerciale depuis moins de deux mois. Elle transporte de la houille. Le service régulier de voyageurs, lui, ne commencera que le 1er mars 1832, près de cinq ans plus tard.
Nous connaissons cette journée parce qu'un journal l'a écrite. Le Mercure Ségusien, journal des arts et du commerce de Saint-Étienne et du département de la Loire, paraît le samedi. Dans son numéro du 25 août, il raconte ce qui s'est passé « mercredi dernier ».

Le Mercure Ségusien, 25 août 1827.
Le journal stéphanois rend compte du séjour de la comtesse Bertrand.
Collection : archives municipales de Saint-Étienne.
Qui elle est
Françoise Elisabeth Dillon, dite Fanny, née le 24 juillet 1785. Fille du général Arthur Dillon, guillotiné à Paris en avril 1794, et de Laure de Girardin, créole de la Martinique, parente de Joséphine. Épouse d'Henri Gatien Bertrand depuis septembre 1808, sur l'insistance de Napoléon. Elle a suivi son mari à l'île d'Elbe, puis à Sainte-Hélène, où elle a mis au monde un fils en 1817. Elle a quitté l'île le 27 mai 1821, trois semaines après la mort de l'Empereur.
Une distinction s'impose ici, parce qu'elle est constamment escamotée. Bertrand n'a jamais été maréchal d'Empire. Il était général de division et Grand Maréchal du Palais, charge de la Maison de l'Empereur qu'il occupait depuis novembre 1813. Le Mercure, lui, écrit « madame la Maréchale ». L'usage de 1827 a fabriqué là une confusion que deux siècles de littérature locale ont recopiée.
Six ans après Sainte-Hélène, elle visite des usines.

Henri Gatien Bertrand (1773-1844), général de division et Grand Maréchal du Palais.
par Paul Delaroche, vers 1840.
Collection : château de Versailles
Le circuit des visiteurs de marque
Le journal détaille son séjour. Elle a vu « avec un vif intérêt » les fabriques de tulles, de rubans, d'armes, les établissements métallurgiques... Le mercredi, accompagnée de M. André Colcombet, négociant, elle déjeune à Méons, maison de campagne de M. Neyron-Royet, propriétaire de l'une des plus riches mines de la contrée, où elle est descendue.
Méons n'est pas une mine quelconque. Elle appartient à André-Antoine Neyron (1772-1854), fabricant de rubans devenu concessionnaire houiller par ordonnance royale en 1824, ancien maire de Saint-Étienne sous l'Empire, actionnaire de la Compagnie du chemin de fer. Sous la direction de l'ingénieur Harmet, l'exploitation passe pour un modèle, et on la montre : la duchesse d'Angoulême y est descendue en 1826, le duc d'Orléans y viendra en 1830. Quant à M. Colcombet, il épousera le 19 novembre suivant, trois mois plus tard, Marie Anne Aglaé Neyron, fille de l'hôte du déjeuner.
Puis elle se rend sur le chemin de fer, où l'attend M. Royet, maire (de Saint-Étienne, selon toute vraisemblance : Hippolyte Royet occupe la fonction depuis 1819, il est lui-même fabricant de rubans, fils et petit-fils d'armuriers, et passe pour libéral).
Une comtesse d'Empire, un concessionnaire houiller nommé maire sous l'Empire, son futur gendre, un maire libéral. La journée du 22 août 1827 n'est pas une promenade : c'est une démonstration, montée par le milieu qui a le plus à gagner à ce que la ligne existe.
Toute la ligne
Sur place, écrit le journal, Beaunier, directeur de la Compagnie, « avait eu l'attention de faire pavoiser un char ». Le mot est celui de 1827 : un char, pas un wagon. Sur ce char, « madame la Maréchale a parcouru toute la ligne ».
Toute la ligne, donc jusqu'ici à Andrézieux. Elle est passée sous le pont qui enjambe le Furan à deux cents mètres de L'Aventure du Train, par un tunnel aujourd'hui bouché. C'est ce passage qui a valu à l'ouvrage, le 3 juin 2023, le nom de pont-tunnel de la comtesse.

Le pont-tunnel de la comtesse, sur le Furan, avec les traces du tunnel, aujourd'hui bouché.
La comtesse Bertrand l'a franchi le 22 août 1827.
Crédit photo et découverte du vestige : Amis du vieux Bouthéon.
Huit jours plus tard
Numéro du 1er septembre 1827. En tête de la colonne stéphanoise, avant toute autre nouvelle, une rectification. Le journal écrit avoir été induit en erreur au sujet de la visite. Elle a bien parcouru toute la ligne, cela n'est pas contesté. Mais on l'avait trompé en l'assurant que le char avait été pavoisé. Et le journal ajoute cette phrase : « Un tel honneur n'est réservé qu'aux princes et aux grands dignitaires. »
Pourquoi des drapeaux méritent-ils une rectification publique ?
Le fait n'est pas démenti. Le voyage tient. Seul l'ornement est retiré, et il l'est en première position, ce qui pour un hebdomadaire vaut signalement.
Une lecture s'impose presque d'elle-même : en 1827, sous Charles X, pavoiser un char pour l'épouse du Grand Maréchal du Palais de Napoléon peut se lire comme une phrase politique, et quelqu'un aurait jugé la scène trop lisible. Elle est séduisante. Elle pourrait être vraie. Elle pourrait aussi être fausse : un journal publie une information inexacte, s'en aperçoit, la corrige, et la formule sur les princes n'est qu'un rappel protocolaire de bon sens. Les deux lectures tiennent également bien. Aucune source connue ne permet de choisir entre elles.

Le Mercure Ségusien, 1er septembre 1827.
Huit jours après son compte rendu, le journal rectifie.
Collection : archives municipales de Saint-Étienne.
Ce que nous ne savons pas
Qui a assuré au journal que le char était pavoisé. Qui a obtenu la rectification, et sous quelle forme. Si Beaunier a été consulté. Si d'autres titres, lyonnais ou parisiens, ont relaté ce passage : nous avons cherché, nous n'avons rien trouvé à ce jour, et un résultat négatif reste un résultat.
Nous ignorons aussi pourquoi cette femme, six ans après Sainte-Hélène, consacrait ses journées à des fabriques de rubans et à des puits de mine.
NB. Une précision de vocabulaire, puisque les formules circulent vite. La comtesse Bertrand est la première voyageuse documentée de cette ligne, et la première personnalité connue à avoir voyagé en chemin de fer sur le continent européen. Elle n'est pas la première personne à y avoir circulé : des employés de la Compagnie montaient sur les convois avant elle. Et la duchesse d'Angoulême, venue le 30 juin 1826, a assisté à une démonstration sur quelques centaines de mètres de voie, sans emprunter la ligne, qui n'était pas encore construite.
Précisons enfin la distance, souvent donnée pour vingt et un kilomètres. C'est le total du réseau concédé, soit près de 21,6 kilomètres, dont 2,4 pour l'embranchement du Treuil et 1,3 pour les deux branches longeant la Loire à Andrézieux. La ligne principale, elle, mesure un peu moins de 18 kilomètres. La comtesse l'a parcourue d'un bout à l'autre, puis a suivi l'une des branches jusqu'au port : un peu plus de dix-huit kilomètres, ni l'embranchement du Treuil, ni l'autre branche.
PS. Elle repart pour Montbrison, et le journal s'arrête là. Ce qu'elle y a fait, combien de temps elle y est restée, ce qui l'amenait dans le Forez, nous l'ignorons. Si un lecteur a croisé son nom dans la presse montbrisonnaise de 1827, dans un fonds de famille ou dans les archives de la Diana, qu'il nous écrive. Et si notre lecture du 1er septembre vous paraît forcée, dites-le nous aussi.
Olivier Rousseau
Directeur de L'Aventure du Train
Sources :
Le Mercure Ségusien, 25 août et 1er septembre 1827 (Archives municipales de Saint-Étienne).
B. De Gaissart, « La naissance, le mariage et la mort de Fanny Dillon, comtesse Bertrand », Revue du Nord, t. 49, n°193, 1967 (lire en ligne).