Combien mesure vraiment la première ligne ?

21 kilomètres. C'est le chiffre que nous écrivons partout, que nous disons aux visiteurs, que reprennent les articles et les manuels. 21 km de Saint-Étienne à Andrézieux, ouverts au trafic commercial le 30 juin 1827.
Puis la Ville a lancé le projet TricoTrain, ce défi qui propose aux habitants de tricoter collectivement un fil de la longueur de la ligne. Une question très concrète s'est alors posée : quelle longueur, exactement, faudra-t-il atteindre ? Nous pensions y répondre en une phrase. Il nous a fallu cinq réponses, et elles sont toutes justes.
La ligne principale : 18 kilomètres
Commençons par le chiffre qui peut étonner parce qu'il est plus petit que celui auquel nous sommes habitués. En 1829, l'ingénieur Joseph Dutens publie la première histoire complète de la navigation intérieure française. Il y détaille, kilomètre par kilomètre, la ligne de Saint-Étienne à Andrézieux. Le tronc principal, écrit-il, mesure 17,924 km. En arrondissant, 18 km.
Ce tronc part de Pont-de-l'Âne, alors un hameau de la commune d'Outre-Furan (et non de Saint-Étienne), traverse plusieurs fois le Furan, longe les coteaux de Bois-Monzil et de Curnieux, et rejoint Andrézieux. Il s'arrête très précisément en face d'un lieu de stockage du charbon nommé le magasin Durand.
Carte du chemin de fer Saint-Étienne - Andrézieux en 1837, avec raccordement aux lignes de Lyon et Roanne.
(attention : Nord = gauche, Sud = droite).
Extrait de Smith, Lois européennes et américaines sur les chemins de fer, 1837, Typ. de F. Gonin.
Ce que le film ne dit pas tout à fait
C'est par ce chiffre que démarre notre spectacle immersif : le chemin de fer permet de relier les 18 km qui séparent Saint-Étienne d'Andrézieux. Le chiffre est juste. La formulation, elle, est un peu courte.
Arrivé face au magasin Durand, le tracé ne s'arrêtait pas. Il se dédoublait pour rejoindre les différents terrains de stockage du charbon le long des quais. Une branche partait vers l'amont, jusqu'au magasin Major. L'autre vers l'aval, jusqu'à la maison du pontonnier, en traversant le Furan à son embouchure. Ensemble, ces deux branches ajoutent 1,251 km à la ligne ferroviaire principale.
18 km, c'est donc la distance jusqu'au point où la ligne arrive face au port. Ce n'est pas encore la distance permettant de desservir les différents lieux de stockage des marchandises. Il manquait quelques centaines de mètres, ceux qui menaient vraiment jusqu'au fleuve, et sans lequel toute l'histoire de l'intermodalité rail-eau n'aurait pas de sens.
Avec l'embranchement du Treuil :
21 kilomètres
Reste un troisième segment, qui n'a cette fois rien à voir avec Andrézieux. Du côté de Saint-Étienne, au lieu-dit le Marais, une autre branche partait vers le Treuil, desservait plusieurs mines, franchissait un plan incliné, et rejoignait la route de Saint-Étienne à Lyon en face d'une verrerie. Cet embranchement mesure 2,381 km.
Additionnez les trois segments, 17,924 + 1,251 + 2,381, et vous obtenez 21,557 km. C'est le chiffre que nous employons d'ordinaire, arrondi à 21. Un rapport officiel de janvier 1827 confirme que l'embranchement du Treuil et les voies du port d'Andrézieux étaient déjà en construction à l'ouverture. Ils font donc pleinement partie de la ligne du bicentenaire, non d'un agrandissement postérieur.
Les deux files de rails : environ 42 kilomètres, avec un aveu
Une voie ferrée, ce sont deux files de rails parallèles. Compter le rail effectivement posé, plutôt que la distance parcourue, revient à doubler le chiffre précédent. 21 km arrondis, doublés, cela fait 42. Le numéro de notre département, la Loire.
Nous devons ici une honnêteté à nos lecteurs. 21,557 km, doublés, cela fait un peu plus de 43. La coïncidence avec le numéro du département ne survit pas aux chiffres derrières la virgule. Nous la gardons quand même, en le disant : c'est un arrondi qui nous plaît, pas une démonstration.
Et sur le territoire d'Andrézieux-Bouthéon ?
2,7 kilomètres, ou 850 mètres
Restent les deux réponses les plus locales, et les plus surprenantes des cinq.
Sur le territoire actuel d'Andrézieux-Bouthéon, la ligne parcourait environ 2,7 km. Mais ce territoire n'est pas celui de 1827. A l'époque, la limite avec la commune voisine de Saint-Just suivait le Furan. Ce n'est qu'à la fin du 19ème siècle, en 1896, qu'Andrézieux gagne du terrain sur Saint-Just, en franchissant la rivière et en annexant les hameaux du Chirat et des Jarretières. Une partie des 2,7 km d'aujourd'hui appartenait donc, en 1827, à une troisième commune que notre récit oublie souvent : Saint-Just (devenue aujourd'hui Saint-Just-Saint-Rambert).
Andrézieux elle-même n'a pas toujours été une commune. De 1798 à 1823, le hameau dépend de Saint-Cyprien. En 1823, il est rattaché à Bouthéon. Il le reste jusqu'en 1830, année où Andrézieux devient à son tour une commune à part entière. Les deux communes ne se retrouveront qu'en 1965, sous le nom d'Andrézieux-Bouthéon. Ce qui donne, en creux, un joli clin d'oeil : le 30 juin 1827, ce que l'on appelle depuis deux siècles la ligne "de Saint-Étienne à Andrézieux" ne reliait, sur le papier, aucune commune de ce nom. Andrézieux n'existait pas encore en tant que telle. C'est vers Bouthéon, administrativement, que menait la ligne, même si, comme la suite va le montrer, son terminus se partageait en réalité avec une troisième commune.
Le clin d'œil ne s'arrête pas là. A l'autre bout de la ligne, Pont-de-l'Âne, d'où partait le convoi, n'était pas non plus sur la commune de Saint-Étienne : le hameau dépendait de la commune d'Outre-Furan, qui ne sera rattachée à Saint-Étienne qu'en 1855, vingt-huit ans après l'ouverture de la ligne. Et c'est en partie la ligne elle-même, en industrialisant le secteur, qui précipitera cette annexion.
En 1827, la ligne dite « de Saint-Étienne à Andrézieux » ne partait donc officiellement ni de l'une, ni n'arrivait officiellement à l'autre.
Le partage du terminus
Le 30 juin 1827, le premier convoi commercial atteint son terminus, en face du magasin Durand. Ce point d'arrivée, aussi central soit-il dans notre récit, se trouve alors sur le territoire de la commune de Saint-Just.
Le tracé ne suivait pourtant pas une seule rive. Entre Pont-de-l'Âne et Andrézieux, il traversait le Furan à plusieurs reprises. Sur les 850 mètres qui, en 1827, se trouvaient du côté de Bouthéon, on compte une première portion en amont, puis la branche qui, plus loin, franchissait une dernière fois le Furan pour longer la Loire et desservir les magasins les plus au nord.
Tout le reste du terminus, y compris le point d'arrivée principal et la branche menant au magasin Major, restait en territoire de Saint-Just. Le terminus ne sera réuni sous une seule commune que bien plus tard, avec l'extension du territoire d'Andrézieux. C'est ce territoire élargi, devenu Andrézieux-Bouthéon en 1965, qui donne aujourd'hui les 2,7 km du deuxième palier pour le TricoTrain.
Cinq réponses, cinq paliers
Nous aurions pu choisir un chiffre et taire les autres. Le TricoTrain a fait l'inverse : les cinq mesures sont devenues les cinq paliers du défi, du plus proche au plus lointain. Le premier tombera peut-être dans les premières semaines. Le dernier, avec son arrondi assumé, ne sera peut-être atteint que si les communes voisines nous rejoignent.
Le TricoTrain avait besoin d'un chiffre à atteindre et d'étapes pour y parvenir. C'est ce besoin, tout simple, qui nous a renvoyés aux archives. Deux siècles après, cette ligne que l'on croit si bien connaître gardait encore plusieurs mesures pour elle, et une petite part d'approximation que nous assumons.
TricoTrain est lancé le vendredi 4 septembre 2026 lors de la manifestation Asso's pour tous sur les bords de Loire d'Andrézieux-Bouthéon. [Pour en savoir +]
Olivier Rousseau
Directeur de L'Aventure du Train